Une journée de stage en pédiatrie

J’ai six élèves à encadrer dans mon groupe de stage. Quelle chance ! Je peux en avoir jusqu’à sept, mais un de moins me permet de respirer. Deux élèves sont nées au Québec. Trois sont des immigrants au Québec depuis environ 10 ans ; informaticien, gestionnaire et comptable, ils font une réorientation de carrière. Une étudiante est une immigrante récente, au Québec depuis 1 an seulement. Quatre de mes élèves sont parents. Deux élèves ont arrêté les soins pour une session après la deuxième session et font un retour au programme. J’enseigne à la session trois du programme.
Nos clients sont âgés de 10 jours à trois ans. Les problèmes de santé sont variés : deux souffrent d’une bronchiolite, 2 enfants font des pneumonies, un a un problème de convulsions et un autre a un diagnostic d’abcès rétro-pharyngien. Trois étudiantes ont la responsabilité de perfusions intraveineuses et des médicaments intraveineux à administrer. Tous doivent recueillir les signes vitaux aux quatre heures, les données sur le poids des enfants et faire d’autres tâches simples. La tâche globale est bien équilibrée, selon mon expérience d’enseignante, pour une première journée sur l’unité.

J’avais demandé, la semaine précédente, à l’assistante infirmière-chef, de permettre aux élèves une période d’observation de la prise en charge du patient (examen tête-pieds, vérification des appareillages) et d’une première prise pédiatrique des signes vitaux par l’infirmière soignante. Selon les théories basées sur l’apprenant, l’observation est une phase importante pour le transfert efficace de la théorie à la pratique des apprentissages. L’assistante m’avait expliqué que même avec leur bonne volonté, l’enseignement est ma responsabilité et je dois prendre en charge cette période d’observation car le personnel infirmier est déjà trop chargé pour pouvoir y contribuer.

Je dois donc, avec les six étudiants, tenter de fournir cette période d’observation à travers différentes autres responsabilités et tâches à réaliser. Je réussis, au pas de course, à faire la prise des signes vitaux avec tous les étudiants (avec des appareils qui sont nouveaux pour eux et dont plusieurs sont défectueux) avec tous les étudiants. Je ne réussirai la prise en charge complète qu’avec seulement deux élèves.

À travers ces tentatives ardues d’enseignement, je dois vérifier des médicaments qui doivent être administrés par la bouche, des anticonvulsivants qui doivent être administrés à heures fixes, des antipyrétiques pour les enfants fiévreux et les antibiotiques intraveineux en poudre qui doivent être reconstitués par les élèves qui font cette technique pour la première fois en situation réelle. Tout ceci doit être encadré avec une vigilance accrue de ma part, alors que les chariots pour la préparation des médicaments sont dans les corridors des unités bourdonnantes d’action et que je me fais interrompre par des nombreuses questions et demandes d’aide des élèves. Je dois les faire patienter ou demander à leur infirmière, qui a son tour n’est pas toujours disponible pour les guider.

J’intercepte plusieurs erreurs en cours de préparation : une élève utilise de l’eau stérile orale pour reconstituer son médicament intraveineux alors qu’elle l’a fait impeccablement devant moi le matin pour un autre médicament. Des bris d’asepsie lors de la préparation sont notés : on doit tout recommencer. Les mauvaises seringues sont utilisées. Ces techniques ont été évaluées et pourtant réussies en laboratoire formatif !
Pendant la journée, l’état de nos patients se détériore. Un enfant se met à convulser, un autre fait de la forte fièvre, un autre montre des signes de détresse respiratoire. Deux des infirmières m’aident avec deux élèves, mais elles sont aussi débordées que moi. Une autre infirmière me retourne les élèves quand ils demandent son aide. Elle est aussi surchargée par l’état très critique d’un de ses patients qui demande une surveillance presque constante.

Un cas montrant beaucoup de difficultés psychosociales nécessiterait mon intervention. L’étudiant déborde de son rôle infirmier. Je n’ai pas le temps de recadrer et de m’impliquer, c’est au bas de ma liste de priorités.
Alors que le ratio infirmière-patient en pédiatrie est d’environ une infirmière pour quatre patients, je me retrouve dans un ratio de une enseignante pour six clients/familles et six étudiantes (certains groupes une pour sept), alors que je n’ai pas la compétence clinique aussi développée que les infirmières régulières en pédiatrie, ayant orienté ma carrière et ma formation vers la pédagogie. J’ai les responsabilités de l’enseignement. Heureusement pour moi, deux infirmières sur trois ont pu s’impliquer dans la supervision et ont assuré la responsabilité de l’état de santé de leur patient.

Une des élèves immigrantes demande un encadrement très serré et bénéficierait d’un ratio d’une enseignante pour une étudiante. Des difficultés de communication, bien qu’elle parle français impeccablement, sont présentes. À la fin de l’avant-midi, elle ne connait même pas le nom de l’infirmière responsable de son patient. Elle ne fait pas la différence entre un plan de soins et une feuille d’administration de médicaments. Je me rends compte qu’elle a la feuille de médicaments pour préparer les médicaments du 7 février et non du 9 février, elle est incapable de m’expliquer clairement comment elle l’a obtenue. L’organisation est déficiente, elle est en retard dans tout, le poids de l’enfant n’a pas été pris, les signes vitaux sont pris avec plusieurs heures de retard, elle m’avise que le soluté du bébé est infiltré à 15 h 20 (notre quart se termine normalement à 15 h 30). Je ne note aucune communication avec la mère de son patient. Elle me regarde prendre les signes vitaux de son patient sans aucune initiative pour m’aider. À 15 h 30, elle ne sait pas comment baisser le côté du lit de son patient.

Selon ma propre organisation, je devrais être à vérifier les notes des élèves ainsi que les rapports de fin de quart de travail depuis 14 h 30. À 15 h 30, le personnel infirmier a besoin de ces rapports et des dossiers afin de transférer les soins à l’équipe de soir. À 15 h 30, je révise les rapports, les dossiers et les notes en vitesse pour donner le tout à l’assistante infirmière-chef à la pièce de 15 h 45 à 16 h 30. Je ne fais aucun enseignement aux élèves, je leur dicte plutôt quoi écrire. Je ne suis pas en mesure d’analyser avec eux ce qu’ils ont écrit pour qu’ils s’améliorent. Comme je n’ai pas pu réviser adéquatement et rigoureusement, certaines données des rapports sont imprécises et plusieurs vérifications sont faites avec moi ou dans la chambre des patients par l’équipe de soins de soir qui vivra les répercussions de ce retard dans sa propre organisation.

Je quitte l’hôpital à 17 h 00. Je suis là depuis 06 h 00, afin de préparer le stage débutant à 07 h 15 et de planifier les apprentissages. J’ai 11 heures de course folle dans la tête et dans le corps. Il me reste les corrections des travaux cliniques à compléter. Je suis insatisfaite de ma journée. Comme infirmière, je n’ai pas donné les soins aux bénéficiaires à la hauteur de mes standards de qualité. Comme enseignante, je n’ai pas eu l’opportunité de faire évoluer les étudiants dans leurs apprentissages. La charge a été beaucoup trop lourde et le contexte inopportun pour me permettre de le faire.

Alors que ma décision de poursuivre ma carrière en enseignement au collégial a été longuement réfléchie, je me questionne sur ma capacité à poursuivre dans ce contexte.

Dans le secteur de la pédiatrie où je travaille, des changements importants s’imposent afin de maintenir un enseignement de qualité, l’encadrement efficace et efficient des élèves ainsi que la sécurité des clients/familles. Le plus important, selon moi, serait que le ratio enseignante-élèves soit diminué au ratio infirmière-client en pédiatrie, soit de une enseignante pour quatre élèves. Rappelons le contexte dans lequel nous œuvrons : selon les cohortes, de 38 % à 53 % de nos élèves sont nées hors Canada et nécessitent une pédagogie adaptée à cette particularité.

Dans la situation actuelle, je réitère que, malgré ma formation académique et mon expérience (Bac en Soins infirmiers et diplôme de 2e cycle en enseignement au collégial, 25 ans d’expérience clinique diversifiée, dont plus de 14 en santé maternelle, infantile et petite enfance, ainsi que 8 ans d’enseignement), il est devenu extrêmement difficile d’assurer la sécurité rigoureuse des patients et d’offrir un enseignement de qualité, favorisant la réussite des élèves.

Viviane Fournier, B. Sc. Inf.
Enseignante en Soins infirmiers

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